- Il remonte à quand, le temps où on s’est vraiment ennuyé ?
- T’en as pas marre, de tes questions, des fois ?
Un ciel bleu azur comme il n’est pas permis d’en rêver, des collines verdoyantes à perte de vue, des briques rouges, jaunes et bleue : telle est la vue qui leur est présentée. Allongés sur la pâture, c’est le paysage qu’admiraient Léon et Barbara, le temps d’une après-midi d’été ensoleillé.
Ils avaient l’habitude de se retrouver à cet endroit précis, perché au sommet de la plus haute colline du village. À leur droite, une petite étendue de pâturage clairsemée de petites pâquerettes, de celles que l’on peut encore observer fleurir en paix. À leur gauche - majestueusement dressé tel le gardien de la vallée, fier et droit bien qu’atteint par l’âge - se tenait l’arbre symbole de toute une région, le plus vieil être de ces environs. On l’appelait Hekima, l’être qui veille sur la vallée. Mais il ne veillait pas que sur la vallée puisqu’à l’occasion, il semblait servir de refuge pour Léon et Barbara, particulièrement lorsque l’été se faisait chaud. Il avait la capacité, de par son branchage spécifique, de pouvoir couvrir quiconque se plaçait sur son tronc du soleil presque tout le jour. Ce lieu hautement stratégique fut donc immédiatement adopté dès sa découverte par nos deux lurons pour mener leurs expéditions extraordinaires et autres aventures ubuesques que seuls des jeunes de leur trempe pouvaient imaginer. Tantôt pirate de l’espace voguant de mers de feu en montagnes de glace, tantôt justiciers du futurs sauvant la Terre de la menace du Grand Arbre Vengeur, ils ne manquaient pas de ressources pour s’inventer des vies plus originales les unes que les autres. À l’époque, Hekima, tout comme le reste de cette prairie nichée au sommet de cet colline, faisait partie intégrante de ces romances imaginaires de jeunesse. À l’époque, oui, parce que nous parlons d’un autre temps. Celui où l’insouciance régnait en maitre dans les esprits de nos jeunes rêveurs. Celui où la réalité n’avait aucune prise sur le moment présent. Celui ce sommet de colline devenait un espace de création illimité pour ces esprits qui ne voulaient qu’exprimer leur passion, librement. Pour eux, le temps a fait son office. Une chose en amenant une autre, ces instants de récréation commune se faisant de plus en plus rare, l’endroit perdit peu à peu sa fonction. Exit les aventures ubuesques, loin sont les expéditions extraordinaires. Sans la magie qu’apportait Léon et Barbara, cet endroit redevenait peu a peu le somme de la colline. À sa droite, une étendue de pâturage. À sa gauche, l’être qui veille sur la vallée. Mais l’amitié qui liait ces deux jeunes ne ternissaient pas pour autant. Ils étaient restés proches, comme frères et sœurs, liés à vie par ces moments partagés sur le point le plus haut qu’ils connaissent. Leurs aventures les ont liés, mais ce lien ne s’est jamais brisé. Il a évolué avec le temps, tout comme nos jeunes. Ceux-ci ont profité de cette évolution pour explorer d’autres facettes de leur vie. C’est ainsi que Léon s’est ouvert au sport et plus particulièrement le tennis, qui lui procure un plaisir immense, et Barbara a préféré la musique. Pour autant, ils continuent de partager des moments ensemble, lié par cette expérience commune dont ils ne peuvent se départir. Ces moments ont changé, mais restent tout aussi importants à leurs yeux.
Ainsi, il n’y a rien de surprenant à voir Léon, après avoir passé une matinée d’été en position stationnaire dans son espace de vie, appeler son amie de toujours Barbara pour lui proposer une idée plutôt osée : revivre leurs aventures passées à l’endroit même où elles sont nées. Barbara, en entendant cette proposition, ne laissa même pas à Léon la chance de finir sa phrase pour acquiescer vigoureusement de l’autre côté du fil. C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent couché en dessous de Hekima, après de nombreuses heures à revivre recréer dans les moindres détails leur monde d’antan. Mais alors qu’ils étaient couchés là, à se remémorer le bon vieux temps, l’atmosphère changea subitement. Léon, pourtant très jovial et investi au quotidien, devint d’un seul coup plus distant. Son regard se perdait dans le lointain, noyé dans les nuages qui semblait suivre le train lancinant d’une tortue en éveil.
- Non mais attends, tu n’y as jamais pensé ? Depuis qu’on est tout petit, on ne fait que de s’amuser…
Le temps de triturer frénétiquement le brin d’herbe qui s’était glissé entre ses doigts, Léon songea à la suite de sa phrase. Stoppé net par un flot de pensées contradictoires, il s’arrêta un instant, faisant aller son regard de la jeune fille vers le village en contrebas. Il prit le temps de contempler son village de naissance, là où il a toujours vécu. Ce n’est qu’une petite bourgade en creux de vallée. Rien de bien particulier ; il y a une église, une boulangerie, un fleuriste, une pharmacie, mais aussi une école et un hôtel de ville. Certes, un beau village, mais rien qui ne pourrait la distinguer d’un autre.
Tous les lieux de passage se rassemblaient au cœur du village, d’où partait une myriade de petites rues agencées telles des bras de céphalopodes. C’est sur ces bras que l’on voyait, au loin, les villageois déambuler, semblables à des fourmis dans un terrarium. Ce village, bien qu’isolé, s’étendait sur une surface qui recouvrait tout le contrebas. Seules quelques âmes audacieuses ont tenté de s’installer sur les flancs des vallées l’environnant, créant avec lui cette espèce d’étrange cavité d’où personne ne semble pouvoir s’échapper. C’est cette vue que contemplait Léon, avant de s’affaler sur le sol, dans un mouvement qui trahit son esprit perturbé.
- Peut-être qu’on ne sait pas ce que ça veut dire, s’ennuyer.
- Moi, je m’ennuie souvent !
- Ah ouais ?
- Bah ouais !
- Non, mais… vraiment ?
- Bah oui ! À chaque fois que je dois manger avec papa et maman.
L’air désapprobateur que lança Léon envers Barbara avait tôt fait de glacer le sang de la jeune fille. Ce n’était pas dans ses habitudes de se montrer si sévère après une blague de sa camarade de toujours. Cela en disait long sur ce que pensait Léon de la réponse de Barbara. Néanmoins, il laissait deviner derrière ce regard dur une lueur de tendresse, comme un point de lumière dans la nuit. Peut-être était-ce une manière pour Léon de traduire sa compassion envers son amie … Mais cet instant de détente ne vint pas à bout de l’absolue résolution de Léon à poursuivre sa réflexion.
- Je ne parle pas de ça, enfin .. Ce que je veux dire, c’est que ça ne devrait pas être normal d’être tout le temps heureux, ça ne peut pas durer éternellement. Quel est le sens d’être heureux si on n’a pas connu ce que ça fait d’être malheureux une seule fois ?
- Quoi, tu veux être triste ?
- Mais non ! Je suis content de pouvoir être là, à faire ce que je veux, quand je veux sans avoir à me soucier de quoi que ce soit. Peut-être que je veux juste sentir ce que ça fait de ne pas être tout le temps… mmmh…
- Stimulé ?
- Ouais, c’est ça… Il n’y a pas un moment où on ne ressent pas une émotion positive, ici. Quand on se lève, on est content que la journée commence. Quand on mange, on est heureux de partager un repas. Quand on part pour l’école, tu te rappelles ? C’est comme si on partait à l’aventure, c’est génial ! Quand l’école est finie, on est content de pouvoir s’amuser avec les potes. Je veux dire … même quand on dort, on rêve ! Il ne se passe pas un moment où on n’est pas stimulé par quelque chose de positif. Mais là, le fait de me retrouver en haut de la colline, à regarder le village et tout ce ciel sans rien avoir à dire, j’ai eu l’impression de ressentir quelque chose. Mais quelque chose que je n’ai pas l’habitude de ressentir. C’était… différent.
- Un peu comme des gazouillis ? J’ai ça, des fois…
Léon avait pris la décision d’ignorer ce trait d’esprit, bien qu’esquissant un léger rictus validant l’effet de sa question ; rictus que Barbara n’a pas manqué de remarquer.
- Du coup, je me demandais si c’était ça, de réellement s’ennuyer.
- Bah super ! Dis tout de suite que je te fais chier !
- Je peux te garantir que non ! On vient de refaire toute une aventure des pirates de l’espace, et je ne m’en remets toujours pas. Mais est-ce que tu vois ce que je veux dire ?
- Je vois très bien, Léon. Trop bien…
Le visage de Barbara se mit à se crisper imperceptiblement. Elle se mit, elle aussi, à contribuer à cette atmosphère lourde qui se dégageait du haut de la colline. Il y avait dans cette dernière phrase comme le poids d’un aveu qui nous échappe, une révélation qui ne dit pas son nom. Léon l’avait bien compris ; Barbara tentait, depuis un moment, de dire quelque chose. Quelque chose qui la pesait, qui venait du plus profond de son être. Ces détours à travers des ressorts humoristiques n’en étaient que des révélateurs, Léon en était convaincu. Mais il savait aussi que la libération de ce poids ne pouvait pas venir de lui. Il savait que cela ne pourrait venir de personne d’autre qu’elle.
Un instant s’écoula, durant lequel nos deux amis n’échangèrent aucun mot. C’était inhabituel, et paradoxalement, toutes deux sentirent le besoin de se taire, pour des raisons différentes. Après lui avoir laissé un instant, Léon tenta une prise de parole mais se fit devancer par sa camarade.
- Tu sais, moi aussi, je pense que quelque chose cloche…
- Ah bon ?
- Et pourtant, je n’arrive pas à l’expliquer. C’est comme si on avait enfermé ici une partie de nous, et qu’une autre partie existait ailleurs, hors de ce village.
- Cette fois, c’est toi qui délires !
Léon partit sur un fou rire qu’il pensait partagé. Il se rendit vite compte de sa solitude en voyant que le visage de sa camarade se fermer. Il n’en fallait pas plus pour comprendre qu’il avait manqué une occasion de se taire.
- Je ne suis pas vraiment sûr de te suivre…
- Pour tout te dire, ça fait longtemps que j’ai l’impression de ne pas me sentir complète, ici. Je ne manque de rien – et tu l’as dit -, je suis entourée, j’apprends des choses, j’ai la liberté, je peux travailler ma musique, respirer un air pur… Et pourtant, c’est comme si je me sentais enfermée par ce village, et qu’une partie de moi m’avait été retirée à la naissance pour être emmenée ailleurs, là où je ne la verrais pas. C’est étrange, non ?
- Pas tant que ça. C’est vrai que j’ai un peu ce sentiment, de temps en temps. C’est comme un souvenir qui m’arrive au moment où je m’y attends le moins, qui me frappe d’un coup, puis s’en va. J’ai des moments qui me reviennent et que je ne pourrais pas décrire, mais qui me laissent avec un sentiment nouveau et étrange à chaque fois. Ce sont des choses que je n’ai jamais ressenties avant, mais qui paraissent si familières…
Et alors qu’il pensait pouvoir finir sa phrase, une larme coula sur la joue de Léon. L’air de rien, il tenta de l’essuyer du bout du doigt mais cette larme fut suivie d’une autre. Il regarda son doigt pas encore sec de la première larme essuyée avec un regard désemparé, ne comprenant pas la situation. Il tenta de se tourner vers sa camarade afin de récolter un soutien salvateur mais elle-même posait un regard de confusion sur ce qui se déroulait devant elle.
- Mais Léon, qu’est-ce que tu fais ?
- Je ne sais pas, je ne comprends pas. Mon corps agit tout seul. Pourtant, je n’ai rien fait de spécial.
- T’as vu quelque chose de beau, hein ?
- Pas plus que d’habitude !
Tels des papillons emportés par l’élan du vent, il aura suffi d’un détour pour leur faire oublier l’aspect si étrangement mélancolique de la situation. Les deux amis finirent par rire à pleins poumons. C’était la première fois de l’histoire du village que quelqu’un pleurait. Comme le concept de douleur, de peine, de souffrance ou de chagrin n’existait pas, il était difficile pour les villageois de ressentir quelque chose d’autre que la joie. Voir quelqu’un pleurer n’est tout simplement jamais arrivé. Ce que venait de vivre Léon était encore inconnu, non seulement pour eux, mais aussi pour tout le village. Que faire quand l’inconnu vous frappe sans crier gare ? Bien que Léon et Barbara l’aie compris, ils se résolurent sur l’instant à taire cet étrange apparition – d’abord pour éviter les interrogatoires en série, mais aussi parce qu’ils venaient de partager un moment unique et qu’ils voulaient le garder pour eux.
- Ouah, c’est fou ! C’est comme un super-pouvoir, ton truc ! Si ça se trouve, tu peux le déclencher à volonté, ce serait génial !
- Ouais, je ne suis pas sûr que ce soit ça, tu sais. En plus, on ne voit rien après, c’est nul comme pouvoir !
Et comme le duo en a l’habitude, cette réflexion se ponctua par des rires sans cesse plus intenses. Mais il n’en restait pas moins qu’avec leur discussion, ils avaient tous deux compris qu’une porte venait de s’ouvrir. Sans même se consulter, ils s’accordèrent pour continuer à discuter jusqu’à la tombée de la nuit, afin de voir ce qui les attend au bout de cette après-midi remplie de surprises.

