La descente avait été longue, plus dangereuse qu'ils ne l'avaient prévu. Les pierres rouges des hauteurs avaient laissé place à une terre sombre, souple, gorgée d'humidité. Devant eux, la forêt elfique s'étendait, verte et silencieuse, comme un royaume endormi depuis mille ans. L'air y était différent : plus frais, mais chargé de parfums étranges, presque enivrants.
Ils avaient marché toute la journée, avançant sous l'arche des branches tressées par le temps. La lumière filtrait en nappes vertes, et chaque bruit semblait absorbé par la mousse épaisse. Aucun oiseau. Aucun insecte. Seulement leurs pas étouffés.
Puis, un cri.
Pas un cri de douleur - un cri d'alerte.
Ils s'immobilisèrent aussitôt.
Le son venait de leur droite, étouffé par les feuillages. Äsvald leva la main. En silence, ils quittèrent le chemin et s'enfoncèrent dans la forêt, les épées glissant hors des fourreaux.
En contournant un énorme tronc couvert de lichen, ils la virent.
Elle était à genoux, maintenue par derrière par un elfe mâle au visage dur. Sa poigne emprisonnait ses bras dans son dos, la forçant à se pencher légèrement vers l'avant. Elle ne criait pas. Elle ne suppliait pas. Elle le fixait seulement - ce regard bleu acier, froid et tranchant comme une lame, brûlait de défi.
Elle était belle, mais pas de la beauté fragile des elfes des chants. Non. Ses traits avaient cette netteté qui évoquait la force. Son corps, sec et tonique, semblait taillé pour courir, grimper, se battre. Ses bottes de cuir brun portaient la poussière des routes. Son pantalon blanc, taché, contrastait avec une tunique bleue dont la manche droite avait été arrachée, révélant l'épaule et le début du bras, marqué de fines égratignures. Ses cheveux bruns, longs et bouclés, cascadaient en désordre sur son visage.
L'elfe mâle parlait dans une langue que ni Bäll ni Iriéna ne comprenaient, un flot de sons doux et aigus à la fois. Il se penchait près de son oreille, mais elle ne bougeait pas, le défiait toujours.
- Lâche-la, dit Äsvald.
Sa voix claqua dans le silence comme un ordre qu'on ne discute pas.
L'elfe tourna la tête, le jaugeant. Un instant, il sembla hésiter… puis un sourire mince étira ses lèvres.
- Ce n'est pas ton affaire, étranger, répondit-il dans un commun teinté d'accent.
Äsvald fit un pas en avant. La lumière verte de la forêt se reflétait dans ses yeux sombres.
- À partir du moment où tu lèves la main sur elle, ça devient mon affaire.
La femelle elfe ne détourna pas le regard. Mais dans ses yeux, quelque chose avait changé : une surprise, peut-être. Ou une évaluation silencieuse.
Baradoc et Thargun se rapprochèrent, mains sur les armes. Höse, lui, observait l'échange avec cette neutralité prudente qui n'appartenait qu'aux vieux sages.
Bäll murmura à Iriéna :
- Je crois que… le chef a trouvé à qui parler.
Elle hocha à peine la tête, fascinée par la tension qui montait.
Äsvald, lui, ne lâchait pas l'elfe des yeux.
- Tu as trois secondes, dit-il lentement.
L'elfe mâle recula d'un pas, les lèvres tordues par un rictus mauvais, mais les yeux déjà fuyants. Il jeta un dernier regard à la femelle agenouillée, puis à Äsvald, et s'éloigna entre les troncs, disparaissant dans les ombres vertes comme s'il n'avait jamais été là.
Le silence retomba.
Äsvald rangea son épée, puis s'approcha de la jeune femme.
- Tu n'as rien ? demanda-t-il, la voix un peu plus douce.
Elle le fixa, les bras toujours derrière elle, la respiration rapide mais contrôlée. Un coin de ses lèvres se releva.
Il tendit la main.
Elle prit ce geste comme un signal. Dans un mouvement fluide, elle se redressa, pivota, et bondit vers un tronc à deux mètres. Ses bottes trouvèrent appui, et d'une détente souple, elle attrapa une branche.
En un instant, elle était dans les hauteurs, sautant d'arbre en arbre. Un rire clair et bref retomba sur eux, comme un défi. Puis plus rien.
Äsvald resta un moment immobile, la main toujours tendue vers l'endroit où elle avait été. Son visage demeurait impassible, mais ses yeux trahissaient un éclat piqué.
- Charmante, commenta Baradoc avec un sourire en coin.
- Tais-toi, répondit sèchement le prince.
Il fit volte-face.
- On continue. Direction la cité.
La troupe reprit le chemin, laissant derrière eux l'écho du rire dans la canopée. Les arbres semblaient les observer, refermant déjà leur ombre sur la scène.

