La montée avait été longue, mais sans heurts. Les chevaux avaient peiné sur les sentiers étroits, glissant parfois sur les pierres lissées par le vent et le temps. Tout autour, la roche prenait une teinte rouge sombre, et les rivières qui dévalaient les pentes semblaient charrier du sang. Iriéna n'osait pas y plonger les doigts ; elle avait l'impression qu'un goût de fer lui resterait sur la langue rien qu'en les regardant.
Enfin, la troupe parvint devant une masse sombre et colossale : la montagne se dressait comme un mur vivant, trouée de dizaines de cavernes béantes. Aucune rumeur d'eau, aucun cri d'oiseau. Le silence paraissait lourd, presque épais.
- On descend, dit Äsvald.
D'un geste sec, il mit pied à terre. Les autres l'imitèrent.
- Bäll, attache les chevaux, là-bas. Cet arbre est mort, mais ses racines tiennent. Dépêche-toi.
Le garçon hocha la tête, tirant les rênes et jetant un dernier coup d'œil inquiet vers les grottes avant de se hâter. Pendant ce temps, Äsvald sortit son épée d'un mouvement précis.
- Armes prêtes. Et prudence.
Il entra dans la première caverne, la pointe de sa lame en avant. L'air y était plus froid, presque humide. Les parois luisaient légèrement, comme si elles avaient bu la lumière du jour pour la garder prisonnière.
Puis, sans prévenir, un sifflement grave fendit l'air. Une masse écailleuse jaillit de l'ombre. Une queue. Jaune, luisante, épaisse comme un tronc de jeune arbre, qui s'enroula autour d'Äsvald avant qu'il n'ait pu reculer. Elle l'écrasa contre un rocher, plaquant ses bras le long du corps, mais sa main resta crispée sur la garde de son épée.
La pression se fit plus forte. L'étau écailleux glissa autour de sa taille, de ses hanches, jusqu'à ses chevilles, le serrant comme un lien vivant.
D'autres queues surgirent de l'ombre, se dressant à l'entrée de la grotte, barrant le passage, tandis que d'autres encore cernaient le reste de la troupe.
Puis elles apparurent.
De la pénombre avancèrent des silhouettes féminines, glissant avec grâce sur leurs queues serpentines. Leur buste humain, aux courbes parfaites, semblait tout droit sorti d'un rêve fiévreux ; leurs yeux, fendus comme ceux des reptiles, luisaient d'un éclat hypnotique. Leurs voix, quand elles parlèrent, coulaient comme du miel.
- Eh bien… voilà longtemps que nous ne t'avions pas vu, prince Äsvald…
Iriéna se figea. Le mot vibra dans l'air comme une pierre tombant dans un puits sans fond. Ses yeux passèrent de la créature à l'homme captif.
Äsvald, pourtant pris au piège, ne broncha pas. Un sourire froid effleura ses lèvres.
- Vous vous trompez de personne.
La plus proche se pencha, ses doigts fins caressant la lame qu'il tenait toujours.
- Oh non… nous ne nous trompons pas. Il y a soixante ans, tu es venu ici. Tes traits sont restés les mêmes… sauf ce regard… plus sombre, plus lourd.
Une autre, derrière lui, resserra brusquement la queue qui l'enserrait. L'air lui échappa dans un grondement, et un gémissement rauque lui échappa malgré lui. Les femmes-serpents échangèrent un rire bas et moqueur.
- Tu es toujours aussi fier… et toujours aussi vulnérable, quand on sait comment faire.
- Assez de jeux, dit-il d'une voix ferme, malgré la douleur. Je cherche Amras. La Flamme. Je sais qu'il est passé par ici.
Les créatures s'échangèrent un regard où brillait la malice.
- Pourquoi devrions-nous te le dire ?
- Parce que je suis encore en vie, répondit-il, et que si je le reste, vous aussi.
Un long silence suivit. Enfin, la plus grande d'entre elles approcha, son visage à quelques centimètres du sien.
- Amras est allé se ressourcer… dans la forêt elfique. De l'autre côté de la montagne.
Les queues se délièrent lentement, glissant sur sa peau comme des rivières d'écailles. Äsvald resta debout, redressant les épaules comme si rien ne s'était passé, même si ses mains restaient crispées sur sa garde.
Les femmes-serpents reculèrent, leurs rires glissant dans les ombres jusqu'à disparaître complètement.
Le silence retomba dans la grotte, lourd et glacial. On entendait seulement le souffle des chevaux attachés dehors, étouffé par les parois.
Iriéna fixa Äsvald, encore immobile, l'ombre des écailles marquant sa tunique.
Elle n'avait pas rêvé. Elles avaient dit prince.
Et soixante ans.
Elle s'avança de deux pas, le regard accroché au sien.
- Tu… tu es…
- Un homme, coupa-t-il. Et ton chef.
Elle serra les poings.
- Un prince. Et… tu étais déjà adulte il y a soixante ans ?
Il soutint son regard sans ciller.
- Oui.
Bäll, resté derrière elle, ouvrait la bouche sans réussir à trouver les mots.
- Mais… ça veut dire que…
- Ça veut dire que sa vie est plus longue que la tienne, répondit Baradoc en s'approchant, comme s'il avait anticipé la question. Plus longue que celle de nous tous. C'est le sang royal.
Iriéna se tourna vers lui.
- Tu étais au courant ?
Le barde hocha lentement la tête, un demi-sourire aux lèvres.
- L'homme sait toujours ce qu'il fait. Et il ne dit que ce qu'il veut dire.
Bäll croisa les bras, l'air sombre.
- Et nous, on suit. Même sans savoir la moitié de l'histoire.
Baradoc posa une main amicale sur son épaule.
- Tu sais ce qu'il faut savoir pour avancer. Le reste… viendra quand il le décidera.
Iriéna reporta son attention sur Äsvald.
- Et maintenant ?
- Maintenant, on traverse la montagne, répondit-il. La Flamme est dans la forêt elfique.
Sa voix claquait, sans laisser de place aux questions. Pourtant, dans ses yeux, une lueur passait - un mélange de détermination et de quelque chose d'autre, que ni Iriéna ni Bäll n'avaient encore appris à déchiffrer.

