Le groupe partit au galop, les sabots martelant la terre humide, soulevant une odeur de mousse et de feuilles mortes. Les arbres défilaient à toute vitesse, leurs troncs sombres formant des murs mouvants dans la nuit.
Le cri se fit entendre à nouveau, plus proche, plus menaçant. Iriéna sentit le cheval de Bäll se raidir. Le garçon jeta un coup d'œil derrière lui :
- Là… le Bisclavret. Prends garde !
La créature émergea des ombres sous la forme d'un immense ours. Massive, puissante, sa fourrure noire étincelait sous la lumière de la lune. Ses yeux brûlaient d'une lueur sauvage. Un grognement guttural fit frissonner les cavaliers.
Äsvald leva sa lame, silencieux. Le Bisclavret bondit. Iriéna s'accrocha à Bäll alors que son cheval, paniqué, s'élançait. Le garçon ne paniqua pas. Il guida sa monture, frôlant la bête, esquivant ses pattes monstrueuses avec une précision étonnante. Puis, dégainant habilement la dague à sa ceinture, il l'abandonna dans l'une des pattes du monstre en l'enfonçant profondément dans la chaire. En hurlant de rage et de douleur, celui-ci se dressa de toute sa hauteur, se retourna, et sembla vouloir se diriger vers l'écuyer. Mais Thargun et Baradoc lancèrent des cordes et l'attrapèrent par le cou, le faisant basculer vers l'arrière. Le Bisclavret se débatti avec une force monstrueuse. Mais à force d'additionner les cordes et les fillets, il fini par être immobilisée. La créature grogna, se débattit, mais ne pouvait plus s'échapper.
Bäll haleta, essuyant la sueur de son front. Iriéna, toujours à cheval derrière lui, sentit son pouls ralentir seulement quand la bête fut immobilisée.
- Bien joué, félicita Äsvald.
La bête se débattait encore dans le filet, ses griffes labourant le sol, ses crocs claquant dans le vide. Ses yeux, jaunes et luminescents, se fixèrent sur Äsvald. Ce dernier mit pied à terre, ses bottes s'enfonçant dans l'humus humide. Il s'avança lentement, tenant toujours son épée, mais la pointe basse.
- Baradoc.
Le barde descendit lui aussi de cheval et vint s'agenouiller près de la créature. Il la fixa dans les yeux. Un son étrange s'échappa alors de la gorge du Bisclavret : une suite de notes graves et vibrantes, qui semblaient résonner jusque dans les os. Par moments, un grondement roulait, comme un tonnerre lointain, puis la mélodie reprenait, tordue et irrégulière.
Baradoc fronça les sourcils, se concentra, écouta, puis se redressa.
- Traduis, ordonna alors Äsvald.
Baradoc se tourna vers lui, les yeux légèrement écarquillés.
- Elle veut savoir pourquoi tu la pourchasses.
Äsvald s'accroupit à son tour, plantant son regard sombre dans celui de la créature.
- Dis-lui que je cherche la Flamme. Et que les Grottes aux Serpents sont ma destination.
Baradoc reprit la note de gorge, la fit descendre, puis claqua la langue contre son palais. Le Bisclavret cessa de se débattre, son souffle lourd se calma. Il émit une série de sons courts, puis un long hurlement, qui se termina sur un grave profond.
- Elle dit qu'aller là-bas, c'est marcher vers ta propre mort, traduisit Baradoc. Mais elle connaît le chemin.
Äsvald ne cligna pas des yeux.
- Qu'elle parle.
La créature ferma un instant ses paupières, comme si elle hésitait. Puis, un grondement plus long que les autres vibra dans sa poitrine. Les branches autour d'eux tremblèrent légèrement, comme si le son traversait la forêt entière.
- Trois nuits au nord, dit Baradoc en traduisant lentement, et tu trouveras la rivière aux pierres rouges. Suis-la vers l'est. Les Grottes sont là… derrière les Chutes du Sceau. Mais…
- Mais ? demanda Äsvald.
Le barde échangea un regard lourd avec son ami.
- Mais elle dit que ce qui t'attend là-bas n'est pas ce que tu crois.
Äsvald sourit légèrement, acquiesa, se redressa, remit sa lame au fourreau et jeta un dernier regard au Bisclavret.
- Libérez-la.
- Majesté ? s'étonna Thargun.
- Elle nous a donné ce que nous voulions.
Höse fit un signe, et les liens du filet se relâchèrent comme s'ils avaient été vivants. La bête resta immobile quelques secondes, puis se leva, ses muscles roulant sous sa fourrure sombre. Elle tourna autour d'Äsvald en le frôlant presque, puis s'éloigna dans les ombres, disparaissant sans un bruit.
Bäll inspira profondément, encore secoué. Iriéna, agrippée derrière lui, murmura :
- Tu crois qu'elle disait la vérité ?
- Les Bisclavrets ne mentent pas, répondit Höse. Mais ils ne disent jamais tout.
Äsvald monta de nouveau à cheval.
- Alors nous partons dès l'aube. Trois nuits au nord. Puis à l'est.
Il talonna son étalon blanc, et la troupe se remit en mouvement, chacun portant dans ses pensées l'écho des notes étranges de la créature et l'avertissement qu'elles contenaient. Iriéna, blottie contre le dos de Bäll, sentait le balancement du cheval sous elle et le froid qui s'infiltrait malgré la cape.
Elle attendit un moment avant de murmurer :
- Bäll… comment ça se fait qu'une bête comme ça parle ?
Il tourna légèrement la tête, juste assez pour qu'elle voie son profil éclairé par la lune.
- Les Bisclavrets… c'est pas juste des bêtes. Ce sont des hommes aussi. Enfin, la journée. La nuit, ils changent. Pas seulement les nuits de pleine lune, comme les loups-garous, mais toutes les nuits. Höse dit qu'ils ont l'esprit des deux à la fois. C'est pour ça qu'ils peuvent parler. Enfin… quand ils veulent.
Elle baissa les yeux, repensant aux yeux jaunes qui l'avaient fixée un instant plus tôt.
- Et… ce qu'elle a dit… que ce qui nous attend là-bas n'est pas ce qu'on croit… Tu comprends ce qu'elle voulait dire ?
Bäll serra les rênes un peu plus fort.
- Pas vraiment. Mais ça m'inquiète. Je ne sais pas si Äsvald lui-même sait ce que cela signifit.
La voix de Baradoc, juste à côté, s'invita dans la conversation sans prévenir.
- Äsvald sait toujours ce qu'il fait.
Le barde avait ce petit sourire tranquille qu'Iriéna lui connaissait déjà.
- Il sait même quand il ne sait pas, ajouta-t-il. Et c'est parfois ça, la vraie force d'un chef.
Bäll ne répondit pas, mais Iriéna sentit ses épaules se détendre légèrement sous ses mains. La forêt les engloutissait, et quelque part devant eux, trois nuits plus loin, les pierres rouges attendaient.

