Elle senti tout d'abord une grande chaleur. Cette chaleur l'enveloppait tout entière, la caressait lentement, la berçait doucement. Puis, elle senti le feu, et l'odeur âcre de la fumée pénétra ses narines. Elle fronça ses sourcils, et grimaça légèrement. Elle se crispa. Quelque chose bougeait sous elle. Une main. Elle ouvrit les yeux.
La lumière dansait devant elle, projetant sur les visages alentour des ombres mouvantes. Ses paupières battirent plusieurs fois, le temps que sa vue s'habitue. L'air sentait le bois brûlé, l'herbe humide et quelque chose d'inconnu… une odeur âcre, mais chaude, qui lui donna envie de rester enfouie là où elle se trouvait.
En baissant la tête, elle comprit : elle reposait dans les bras d'un homme, un grand homme vêtu de noir, aux cheveux aussi sombres que la nuit et à la peau claire. Ses yeux, profonds et brillants comme deux pierres polies, la fixaient avec une gravité étrange. Il ne disait rien. Sa main, ferme mais étonnamment douce, soutenait sa nuque.
La petite cligna encore, cherchant à se rappeler… le feu, la fuite, les cris, son père… Son cœur se serra. Ses lèvres tremblèrent, mais aucun mot ne sortit.
- Tu es réveillée, dit simplement l'homme d'une voix basse.
Le son résonna comme un écho dans son esprit. Elle se redressa légèrement, mais ses muscles protestèrent aussitôt ; une douleur sourde envahit ses jambes. Elle eut l'impression qu'elles n'étaient plus qu'un bloc lourd et glacé.
Autour d'eux, quatre silhouettes s'affairaient. Un vieillard à longue barbe blanche, penché sur un chaudron, remuait un liquide fumant. Plus loin, deux soldats en uniforme bleu, l'un blond, l'autre brun, discutaient à voix basse, jetant parfois des coups d'œil dans sa direction. Enfin, un homme aux cheveux roux grattait doucement les cordes d'un étrange instrument, son regard posé sur elle, mais avec un petit sourire tranquille, presque amusé.
- Comment t'appelles-tu ? demanda l'homme qui la tenait.
Elle ouvrit la bouche, hésita, puis murmura :
- Iriéna.
Il répéta son nom, comme pour le goûter, puis hocha lentement la tête.
- Je suis Äsvald.
Ce nom résonna dans la clairière comme un battement grave.
- Où… où suis-je ?
- En sécurité, répondit-il simplement.
Ces mots auraient dû la rassurer, mais au lieu de cela, un doute s'installa dans son ventre. Elle regarda autour d'elle, cherchant un visage connu. Il n'y en avait aucun.
Elle pensa à son père. L'image de son grand corps, de ses bras puissants, de son sourire triste à la fenêtre revint avec une telle netteté que ses yeux se remplirent de larmes. Elle baissa vite la tête, honteuse, essuyant ses joues d'un geste rapide.
Le vieillard s'approcha alors, tenant un petit bol fumant.
- Bois, ma petite, dit-il d'une voix rugueuse mais pas méchante. Ça te réchauffera.
Elle prit le bol entre ses mains tremblantes. L'odeur d'herbes et de miel monta à ses narines. Elle but une gorgée ; la chaleur se répandit aussitôt dans son corps, lui arrachant un frisson.
- D'où viens-tu ? demanda le vieux.
Elle resta silencieuse, fixant le feu. Les flammes se reflétaient dans ses yeux comme dans deux éclats de verre.
Äsvald échangea un regard avec le vieillard. Ce dernier haussa légèrement les épaules et retourna à son chaudron.
Iriéna, elle, resserra la cape noire sur ses épaules. Elle songea à la petite fenêtre, aux champs, à la course éperdue vers la forêt… et au cri déchirant de son père. Que peu bien signifier le mot "Eljiré" ?
Elle enfouit alors son visage dans le tissu, les larmes lui venant violemment.
- Hé…
La voix, un peu timide, venait de sa gauche. Elle releva la tête. Un garçon se tenait là, pas beaucoup plus grand qu'elle, avec des cheveux blonds en bataille et des yeux bleus clairs. Ses joues étaient encore rosies par le froid ou l'effort, et il se balançait légèrement d'un pied sur l'autre, comme s'il n'osait pas trop s'approcher.
- Tu es Iriéna… c'est ça ? demanda-t-il.
Elle hocha doucement la tête.
- Moi, c'est Bäll, dit-il avec un petit sourire. C'est moi qui t'ai trouvée… enfin, qui t'ai vue en premier.
Un silence suivit. Il hésita, puis s'assit à côté d'elle, ramassant un bout de bois pour tracer des lignes dans la terre.
- Tu dois te demander qui sont tous ces gens, continua-t-il.
Elle le regarda, méfiante mais curieuse.
- Lui, là-bas, c'est Thargun, dit Bäll en pointant discrètement le soldat brun. Il râle tout le temps, mais il sait se battre… enfin, je crois.
Son doigt glissa ensuite vers le vieil homme penché sur son chaudron.
- Le vieux, c'est Höse. Il connaît des tas d'histoires, des secrets, et il dit que les arbres lui parlent.
Puis, un petit geste vers l'homme roux avec l'instrument.
- Baradoc… il chante même quand on n'a pas envie. Mais il joue bien.
Il marqua une pause, regarda Äsvald qui, assis non loin, polissait sa lame à la lumière des flammes.
- Et lui… c'est Äsvald.
Il n'ajouta rien d'autre, mais son ton avait changé. Iriéna sentit que ce nom avait du poids, même si elle n'en comprenait pas encore la raison.
- Et toi ? demanda Bäll, soudain plus bas. Tu venais d'où… avant la forêt ?
Elle se mordit la lèvre, ses doigts se crispant sur la cape. Ses yeux se perdirent dans les flammes.
- D'un village… qui n'existe plus, répondit-elle simplement.
Bäll sembla vouloir dire quelque chose, mais soudain, un son venu de loin coupa toute conversation. Un cri. Pas un cri humain. Long, grave, déchirant, qui semblait se répercuter entre les troncs comme une vague noire.
Tous les oiseaux nichés dans les arbres alentours s'envolèrent en masse, couvrant un instant la lumière de la lune. Le battement frénétique de leurs ailes emplissait l'air, accompagné de pépiements affolés.
Bäll s'était figé, les yeux grands ouverts. Iriéna, elle, sentit son cœur battre plus vite, un froid glacial lui parcourant la nuque.
Höse s'était déjà redressé, le bâton en main. Thargun avait saisi ses armes. Äsvald, immobile, fixait la direction d'où venait le cri, les yeux plissés.
- Ça vient du nord, dit-il.
Sa voix n'était plus calme, mais tendue, comme si ce qu'il avait entendu confirmait une crainte ancienne.
- On bouge, déclara-t-il calmement. La peur se liait dans ses yeux, mais un rictus satisfait barrais son visage.

