La journée était déjà bien avancée, et les rayons du soleil transperçaient les feuillages verts des arbres printaniers de la forêt d'Amonz. Dans le calme de ce début d'après-midi, un cri retenti soudain :
-Thargun ! Rend la moi !
En plein centre de la forêt, cinq cavaliers faisaient route vers le nord. Les deux derniers, deux soldats en uniforme bleu, se disputaient pour une gourde. Le plus jeune, les cheveux blonds, les yeux bleus, n'avait encore rien perdu de l'air innocent et naïf de son enfance. Le plus âgé, les yeux et les cheveux bruns, la pense pleine, riait pour un rien, basculant la tête en arrière, dégageant son haleine alcoolisée.
Devant eux, un jeune homme, d'environ 25 ans, grattait sur les douze cordes d'un étrange instrument, qui semblait avoir été créé à partir d'un luth et de branches d'arbre. Ses cheveux roux contrastaient furieusement avec sa chemise violette et son pantalon vert. Une cape brune retombait sur ses épaules et son dos. Des protections en argents enserraient ses poignets et sa taille. Il chantonnait un air en souriant du coin de la bouche.
Puis, venait un vieillard à longue barbe blanche, avec laquelle ses cheveux s'entremêlaient. Une immense cape recouvrait sa tunique et ses braies grises. Une serpe et une épée pendaient à sa ceinture. Un gros livre était accroché à son dos par une lanière de cuir, et il tenait à la main un grand bâton de bois tordu, dont le bout s'entrecroisait en motifs compliqués.
Enfin, devant tous ces cavaliers, un homme d'une trentaine d'années chevauchait un étalon blanc, le menton haut, le dos droit, la poitrine gonflée. Ses longs cheveux noirs volaient au gré du vent, et ses yeux sombres fixaient la crinière de son cheval. Il demeurait pensif. Une épée et des poignards pendaient à sa ceinture. Il portait un pantalon noir, une chemise blanche et une écharpe rouge, enroulée autour de sa taille à la manière d'une ceinture, et dont les deux extrémités se balançaient dans le vide au rythme des pas du cheval. Une grande cape noire était épinglée à son cou au moyen d'une broche ronde en argent.
Le petit groupe voyageait ainsi, traversant la grande forêt d'Amonz. Cette dernière avait pour réputation d'être peuplé d'êtres maléfiques, comme des elfes, des sirènes, des femmes-araignées, des necrons, des Aëdhary, et tout autres sortes de peuples très peu appréciés des hommes de l'Est. Chacun savait qu'une fois la lisière des arbres pénétrée, il était presque impossible d'en ressortir.
-Hé ! Baradoc ! Aurais-tu l'aimable gentillesse d'arrêter de chanter, cracha le soldat brun. Tu me casses les oreilles !
-Si mon chant t'est désagréable, tu n'as qu'à aller voir ailleurs, répondit le musicien, les lèvres pincées dans une mimique outrée, en continuant de frotter les cordes de son instrument. De toute manière, continua-t-il en marmonnant, ta réaction ne m'étonne pas de trop. Comment une brute comme toi pourrait-elle apprécier la délicatesse de la musique ?
-Tu… commença le soldat, dont le visage devenait rouge de colère.
Il fit brusquement s'avancer son cheval vers Baradoc, et, brandissant son poing, allait l'abattre sur son visage si le vieillard n'était pas intervenu.
-Thargun, s'exclama-t-il. La situation est déjà assez complexe pour que tu sèmes la zizanie entre tes coéquipiers.
L'homme hésita un moment, puis, résolu devant les visages de ses compagnons, abaissa son bras et repris sa place auprès du jeune soldat blond, en maugréant dans sa barbe brune.
La troupe chevauchait depuis maintenant un moment, et le soleil allait bientôt finir sa course. Baradoc s'avança jusqu'à l'étalon blanc du premier homme. Ce dernier parla avant même que le barde n'ouvre la bouche, d'une voix monotone, comme s'il revenait d'un autre monde.
-Si telle est ta question, nous nous arrêterons bientôt.
Baradoc sourit et soupira, puis leva la tête en regardant défiler les nuages, laissant à sa monture le soin de le guider.
- Les autres commencent à fatiguer, déclara-t-il, cela fait longtemps qu'ils ne se sont pas reposés. Leurs esprits s'échauffent…
L'homme à l'écharpe rouge soupira doucement, un sourire s'étira
sur ses lèvres, mais ses yeux demeuraient tristes. Il pencha lui aussi sa tête en arrière, et ferma les yeux.
- Pourrais-tu au moins me dire si nous nous arrêterons avant la nuit, demanda Baradoc en regardant son ami du coin de l'œil.
- Je compte chevaucher encore une heure ou deux, répondit ce dernier. Jusqu'à ce qu'elle soit entièrement tombée.
- Pourrons-nous allumer un feu ?
Les deux hommes se regardèrent un moment, puis jetèrent un coup d'œil à leurs camarades, derrière eux. Etonnement, le vieux druide était le plus résistant au voyage ; il n'en semblait presque pas affecté. Mais les deux soldats, surtout le plus jeune, paraissaient sur le point de s'endormir sur leurs chevaux. Thargun avait lâché ses rênes, sa tête tombant en avant, alors qu'un fin filet de bave coulait sur son uniforme bleu marine. Son camarade blond était allongé sur l'encolure de son cheval. Baradoc et son ami regardèrent de nouveau devant eux.
- Non seulement nous allons devoir allumer un feu, commença l'homme sur l'étalon blanc, mais en plus nous ne pourrons pas chevaucher plus d'une heure, avec les deux larves que nous avons à l'arrière. Il me semble qu'il y a une clairière non loin. Nous nous y arrêterons.
Le barde acquiesça, et continua sa route en silence.
Au bout d'un moment, la nuit fut tombée, et un lourd silence, perturbé uniquement par le cri de certains animaux, tomba sur la forêt. Les cinq cavaliers finirent par déboucher sur la fameuse clairière. Chacun vaquât à ses occupations. Mais soudain, le jeune soldat surgit des fourrés en criant.
- Majesté ! Majesté !
L'homme aux cheveux noirs et à l'écharpe rouge couru le rejoindre.
- Que t'arrive-t-il donc, Bäll, demanda-t-il d'une voix autoritaire.
- J'ai… j'ai trouvé… une jeune fille, répondit le jeune homme, en peinant à respirer.
- Comment ça une jeune fille, demanda-il avec un haussement de sourcils.
- Je vous le jure, elle dort sur les racines d'un arbre, vers là-bas !
Il regarda dans la direction indiquée, puis son regard se posa de nouveau sur le jeune homme. Était-il possible que l'ombre de la nuit lui ait fait voir des hallucinations ? Et dans un même temps, ses joues étaient rougies par l'effort, et ses yeux avaient cette sincérité et cette supplication des situations urgentes. Finalement, l'homme lança des ordres vifs.
- Höse, Baradoc ! Vous resterez ici, à attendre le retour de Thargun et pour surveiller le campement. Sous aucun prétexte vous ne devez quitter ce lieu ! Bäll, tu viens avec moi.
Il se mit alors à marcher d'un pas rapide, suivit du jeune écuyer. Tous deux s'enfoncèrent dans la forêt, passant sous les branches, se frayant un chemin dans les buissons et les hautes herbes.
Après quelques instants, le sol se couvrit d'épaisses racines, qui s'emmêlaient entres elles à la manière de gros serpents. Les plus fines avaient le diamètre de petits arbres. L'escalade de ce chemin, qui montait ou descendait selon le bon vouloir de ces troncs rampants, ralentit considérablement leur progression.
- Tu es sûr d'être passé par là, demanda Äsvald.
- J'en suis sûr : voyez cet arbre, majesté, répondit Bäll en pointant du doigt un immense conifère. C'est au pied de celui-ci qu'elle se trouve !
L'homme acquiesça, bien que consterné par la manière dont le jeune homme ramassait du bois, puis se reconcentra sur l'étrange sol sur lequel ils progressaient. Enfin, après avoir gravi un arbre écroulé, ils purent la voir. Plus qu'endormie, elle semblait s'être écroulée de fatigue. Agenouillée au pied d'une grosse pierre, la tête et les bras reposant sur cette dernière, deux grands cernes creusaient sa peau en dessous de ses yeux. Elle ne semblait pas avoir plus de 14 ans. Ses cheveux blonds tombaient en cascade sur ses épaules et sur sa robe bleu marine. Les deux hommes s'approchèrent silencieusement, en continuant de se glisser entre les racines. Une fois près d'elle, Äsvald la retourna doucement contre lui, et plaça sa main sur son cou.
- Son pouls est régulier, annonça-t-il au jeune soldat qui s'était penché aux dessus d'eux, l'air inquiet.
Puis, plaçant ses mains sous ses genoux et sous son dos, il la souleva et l'emporta vers le campement.

