Ithyen, petit village au nord de la terre de l'Ouest. La soirée était déjà bien avancée, et l'heure n'était plus aux contes et aux musiques, mais aux boissons et à la chanson. Dans une des nombreuses chaumières à la cheminée enfumée, une jeune fille écoutait les conversations des grands. Assise sur le palier des escaliers, le haut du corps légèrement en avant, elle prenait plaisir à écouter en cachette, chaque soir, les racontars et les plaisanteries des hommes. Assis autour d'une grande table, ces derniers riaient souvent jusqu'à minuit passé. Dans un coin de la salle, un tonneau, qu'on eut dit magique car il ne se vidait jamais, versait à flot son précieux breuvage.
- Moi, j'vous l'dit, déclara l'un des hommes. Jamais soirée ne fut aussi belle que chez Dunan l'forgerons. J'porte donc un toast en l'honneur de notre cher ami, de sa générosité et de ses bienheureuses réserve de bière !
- Hourra, crièrent les convives en levant leurs verres, certain chutant de leur banc.
La jeune fille, du haut de son étage, ria légèrement. C'est alors qu'elle croisa le regard de son père.
- Petite gredine, s'écria ce dernier, se levant brusquement et faisant trembler la table de sa stature. Veux-tu bien filer te coucher !
Tous les buveurs tournèrent la tête, et la petite s'enfuit bien vite, en riant. S'enfermant dans sa chambre, elle alluma une bougie, et se coucha dans son lit, écoutant les discussions et les rires gras des amis de son père.
Un peu plus tard, elle entendit les hommes partir un à un, saluant chacun leur tour leur hôte. Puis, la porte fut fermée dans un grand fracas qui fit trembler la maison. Le verrou siffla lorsqu'il fut poussé, et la jeune fille entendit son père jurer sur la rouille. Puis, elle sentit ses pas lourd et régulier dans les escaliers, qui grinçaient sous son poids. En passant devant sa porte, il toqua légèrement, et demanda à entrer. En ayant reçu l'autorisation, il entra dans la chambre. Il était si large d'épaule, si corpulent et si grand qu'il dû passer de côté, le dos vouté, replié sur lui-même. Il avança lentement, et s'assit sur le bord du lit, qui grinça. Il poussa un grand soupir de soulagement et tourna la tête vers sa fille, dont la petite bouche était étirée en un grand sourire malicieux. L'homme la toisa du regard, et déclara de sa grosse voix grave :
-Alors ainsi, mademoiselle s'amuse à épier des hommes sans l'autorisation de son incroyable père ?
-C'est que mon incroyable père raconte souvent des choses merveilleuses, répondit la petite du tac-au-tac.
Son père éclata d'un rire grave, qui aurait pu faire trembler une montagne. La fillette pensa que son père avait peut-être un peu trop bu pour rire aussi facilement, lui qui ne montrait habituellement que très rarement ses émotions. Il se pencha lentement et embrassa son front, ce qui fit couiner le sommier de plus belle. Puis, il se redressa, et avec un dernier sourire, il souffla la bougie et sortit de la chambre. La jeune fille se retourna dans son lit, et admira, de sa fenêtre, l'infinité des étoiles qui scintillaient dans le ciel noir.
Tard dans la nuit, des cris résonnèrent au dehors, réveillant la jeune fille. Retirant sa couverture et se levant, elle s'empressa alors de pousser ses volets. Elle fut aussitôt assaillie par une fumée crade. Les yeux pleins de larmes, en toussant, elle se força à regarder au dehors. La bourgade était en feu. Les flammes ardentes léchaient les toits, surgissaient de partout, détruisaient tout sur leur passage. Dans les rues, les villageois couraient en tous sens. Le sol, couvert de corps, devenait rouge. Des créatures étranges poursuivaient les habitants d'Ithyen, avant de les tuer. Leur peau de couleur grise était sale, ils étaient de taille moyenne, et leurs longues oreilles qui se terminaient en pointe, puis retombaient, cachaient leur visage. Habillés de bout de tissus en haillons, ils poussaient des hurlements terrifiants, avant de se remettre à parcourir la ville.
L'adolescente se hâta de refermer ses volets, et enfila une robe bleue marine avant de sortir de sa chambre. Alors qu'elle ouvrait sa porte, elle tomba nez à nez avec son père, qui lui prit la main, et l'emmena dévaler les marches de l'escalier quatre à quatre. Ils traversèrent la grande salle de leur maison, et finirent par entrer dans la cuisine. Fermant précipitamment la porte, l'homme poussa une immense armoire afin d'en barricader l'entrée. Enfin, il se tourna vers sa fille, et, s'agenouillant devant elle, lui saisit les bras.
-Ma chérie, commença-t-il. Il va te falloir être très courageuse.
-Que racontes-tu donc, demanda rapidement la jeune fille. Papa, que se passe-t-il ? Qu'elles sont ces créatures dehors ? Pourquoi…
-Chut, calme-toi, mon enfant. Tu vas sortir par cette fenêtre, d'accord ?
La jeune fille se retourna, considéra la petite ouverture, et, bien que peut rassurée, hocha la tête.
-Bien. Ensuite, tu ne t'arrêteras pas ! Tu vas courir très très vite, d'accord ! Tu courras très vite, jusqu'à la forêt !
Nouveau hochement de tête. Les larmes firent surface.
-Oh, mon enfant, prononça le père en prenant sa fille dans ses bras, si tu savais comme je t'aime !
-Moi aussi je t'aime, Papa, répondit la fillette en enserrant de toutes ses forces l'épais cou de l'homme.
Soudain, un grand bruit éclata : les créatures s'étaient introduites dans la maison, et prenaient en assaut la porte en bois de chêne de la salle à manger. L'homme se leva et décrocha une cape noire derrière un placard. Il l'attacha au cou de sa fille, et la guida jusqu'à la petite fenêtre, qu'il ouvrit. A la limite du village, la maison menait à des champs, puis à une grande forêt. En embrassant vigoureusement sa fille, le père l'aida à se hisser jusqu'au rebord. Se faufilant à travers l'ouverture, la jeune fille sauta dans le jardin. Elle se retourna vivement, et regarda son père une dernière fois.
-Garde courage, ma chérie, dit ce dernier avec un clin d'œil. Garde courage, et garde espoir !
Il avait un sourire triste sur le visage.
Sur ces mots, il se détourna de la fenêtre, les larmes aux yeux. La jeune fille frotta ses paupières humides, dont des gouttes cristallines s'écoulaient maintenant librement, traçant de grands traits sur ses petites joues mouillées. Enfin, elle s'enfui dans la nuit noire à travers le jardin, sauta au-dessus de la clôture, puis courra dans les longues herbes de la vallée, croisant les troupeaux de bêtes mortes. Sans s'arrêter, elle s'enfonça jusqu'à la lisière de la forêt, où les ronces agrippèrent ses mollets et arrachèrent sa robe. Soudain, un grand cri résonna, qui venait du village. La jeune fille s'immobilisa brusquement, écoutant ce nom qui lui enserrait le cœur :
- ELJIRÉ !
Prise d'un gros sanglot, la petite fille se remit à courir, plus profondément encore dans la sylve sombre.

