Du ciel s’écoulait des cascades d’eau. Des éclairs aveuglants fusaient de nuages noirs, avant que le grondement du tonnerre ne fasse trembler la terre. Un cavalier, sur un cheval blanc, zigzaguait entre les arbres d’une forêt. Sa longue cape noire volait derrière lui, et une capuche recouvrait sa tête. A chaque bourrasque, les arbres penchaient dangereusement, parfois s’écroulaient dans un grand fracas de branches brisées. L’homme n’en avait cure, et continuait sa course, imperturbable. Ni le temps, ni la fatigue ne pouvait arrêter la détermination de cet inconnu. Ses yeux glacials restaient fixés sur un point. Devant lui, une lueur, pareille à une flamme, semblait le narguer.
Le bruit des sabots frappant le sol s’accéléra, la respiration du cheval devint saccadée. Encore quelque temps, et ils atteindraient la flamme. Le vent se mit à souffler de plus en plus vite, de plus en plus fort. Soudain, un grand bruit résonna sur sa droite. Tournant vivement la tête, l’homme aperçut un immense chêne basculer lentement devant lui, déracinant les jeunes troncs et arrachant les branches sur son passage. Il s’écroula au travers du chemin dans un bruit mat qui résonna longtemps. Le cavalier serra les dents dans une grimace d’effort. Il encouragea son cheval à voix basse, donna quelques coups sur son encolure, puis poussa un grand cri lorsque la bête sauta au-dessus de l’immense tronc. En atterrissant de l’autre côté, elle manqua de tomber, mais se rattrapa de justesse en hennissant. Le tonnerre se remit à tonner, la pluie se transforma en grêle. L’homme et sa monture couraient. Et la flamme était toujours devant eux.
La grêle devint neige. Le vent emportât les flocons glacials, qui se posèrent sur les épaules de l’homme. La cime des arbres sembla toucher les nuages, le sol devint blanc, et la lueur allait toujours plus vite. Le coursier resserra sa prise sur ses rênes, ignora la douleur. Presque, il y était presque.
Soudain, le vide. Un grand gouffre s’ouvrait sous les sabots du cheval, qui se cabra. Sous la surprise, le cavalier tomba en arrière, sur le dos. Sa tête se heurta à une pierre. Il sombra dans l’inconnu.
Lorsqu’il reprit ses esprits, sa monture broutait derrière lui l’herbe et l’humus mouillés. Les nuages continuaient leur course folle au-delà de la forêt, emportant avec eux la pluie et les éclairs. La flamme, quant à elle, avait disparue. Dépité, l’homme s’assit à même le sol, fit basculer sa capuche en arrière, laissant déferler ses longs cheveux noirs, et remonta ses genoux jusqu’à sa poitrine, enserrant ses jambes de ses bras. Il regardait, devant lui, la forêt qui continuait jusqu’à l’horizon, quelques dizaines de mètres plus bas. Les oiseaux se remirent à chanter, la vie de la forêt se remis en marche. Un soleil rouge apparût à l’horizon. Dans l’Aube naissante, le roi du ciel s’élevait. Les rayons éclatants perçaient le ciel et réchauffaient la terre. Brusquement, l’homme se leva, et, immense dans son chagrin, poussa un grand cri. Son hurlement s’éleva au-dessus des arbres, fît s’envoler des oiseaux. Il s’égosilla le plus longtemps possible, laissant s’échapper sa colère, sa peine et sa peur. Puis il tomba à genoux, se recroquevilla sur lui-même, et pleura silencieusement, seul.
La pluie tombait sur les toits blancs d’une ville, avant de s’engouffrer dans les gouttières déjà inondés. Les rues étaient désertes. Au loin, le tonnerre grondait. Sur une place, devant un immense palais nacré, la foule se pressait en pleurant. Des hommes habillés de noir descendait un cercueil d’ivoire dans une tombe, à l’aide de cordes. Avec un petit cliquetis, le lit de mort s’emboitât dans un étui en argent, au fond du trou. Un vieil homme, les cheveux encore blonds, le dos droit, s’avançât. Prenant une poignée de terre noire, il en saupoudra le cercueil. Puis alors que les fossoyeurs remplissaient la fausse du reste de la terre, il fît demi-tours, sa longue cape noire tournant gracieusement, et il alla s’assoir sur l’un des onze trônes de verre bleu qui se tenaient derrière lui. Au même moment, une femme pris place à sa droite, et sept hommes les rejoignirent, du plus âgés au plus jeune. Seul un siège demeurait vide : le premier à la gauche du roi.
Alors que la foule pleurait et que chacun attendait, un grand craquement se fît entendre. Le sol se mit à trembloter légèrement, et de la sépulture jaillit un arbre. Ce dernier grandit à vue d’œil, le tronc s’entrelaçant en motifs compliqués. Le feuillage poussait et verdissait. Des bourgeons apparaissaient un peu partout, avant d’éclore et de s’épanouir en de magnifiques fleurs candides aux pétales tombants. Le roi, sur son trône de verre, laissa une larme couler de son œil droit, de couleur bleue. Celui de gauche, doré et barré d’une grande cicatrice, restait fixé sur l’arbre aux fleurs blanches. Brusquement, il se leva, fit demi-tours, et rentra dans son palais, suivi de sa femme et de ses fils. La foule partît également, petit à petit. Bientôt, il ne restait plus qu’un prince, le plus jeune des neuf, encore assis sur son trône de verre, au centre de la grande place blanche. Il s’approcha de la tombe, et posant une main sur le tronc, il versa une larme, qui tomba entre les racines du chêne.

